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Services secrets et liberté de la presse

Kenneth R. Weinstein

La presse, la blogosphère et l’opinion publique américaines sont, depuis le début de la semaine, obsédées par une enquête publiée en trois volets par le Washington Post. Celle-ci essaie de jeter une lumière crue sur “la privatisation” du monde du renseignement et de la sécurité nationale, c’est-à-dire l’utilisation par les services de renseignement de “contractors”, engagés par des sociétés privées sous contrat avec les agences gouvernementales.

Elle décortique à la fois le coût (75 milliards de dollars pour 2009), le nombre croissant d’agences de renseignement depuis le 11 septembre (1.271) et de personnes disposant d’accès à des informations secrètes (854.000), mais dévoile aussi et surtout les failles du système (problèmes d’organisation, chevauchements, dépendance à l‘égard des entreprises privées, etc.). Le titre du premier épisode traite d‘«un monde invisible qui croît en dehors de tout contrôle».

Vingt journalistes ont été mobilisés par le Washington Post, qui voudrait renouer avec son passé, lui qui a été à l’origine de la découverte du scandale du Watergate. D’amples moyens ont été alloués à cette opération médiatique : un chat avec les auteurs, un mini-site, un moteur de recherche et un blog spécial ont été créés.

Le lien paradoxal entre la sécurité nationale et la liberté de la presse est naturellement un sujet des plus sensibles, alors que les Etats-Unis sont engagés dans deux conflits majeurs, faisant face au fanatisme de l’Islam radical. Bien entendu, la transparence et les media jouent un rôle fondamental pour la préservation des libertés. Les Pères fondateurs ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, en garantissant la Liberté d’expression par le 1ier Amendement. Mais, pour autant, il semble impossible de nier que nos services secrets, dont le rôle est aussi de protéger nos Libertés, se doivent d’agir largement dans l’ombre et le secret pour être efficaces.

Evidemment, il existe un gâchis et un dédoublement de ressources et de services, et une sur-utilisation onéreuse de consultants. Mais cela est peu en comparaison avec ce qui a pu être accompli : les services de renseignement américains, bien que loin d‘être parfaits, ont réalisé un travail fantastique en mettant en place une infrastructure qui n’existait pas jusqu’alors et qui est aujourd’hui, à l‘âge des conflits asymétriques, efficace. Ces infrastructures ont joué un rôle primordial dans la découverte et la prévention d’une dizaine d’attaques depuis le 11 septembre. Leur succès réside dans leur clandestinité.

Mon collègue Gabriel Schoenfeld, Senior Fellow de l’Hudson Institute, a très récemment écrit un ouvrage remarquable sur ce sujet : Necessary secrets, qui est paru à la suite d’un article du NY Times dévoilant en 2005 l’existence d’un programme classé défense de la National Security Agency, permettant de lire les emails d’Al Qaeda et de mettre sur écoute leurs communications.

A juste titre, Gabe s’est inquiété de la divulgation de certaines informations. Le danger réside dans la volonté d’un journal de s’armer de la mission civique dont il se croit investi (le « droit de savoir » du public) et de suivre une logique du « no matter the cost », méprisant toutes les conséquences d’une publication. Cette propension de la presse à se nourrir de la confrontation et à profiter de son statut pour se placer au-dessus des consciences peut avoir de redoutables conséquences.

Par exemple, durant la seconde guerre mondiale, le Chicago Tribune avait affirmé que la victoire de Midway était due à la capacité de l’US Navy à lire les codes de l’armée japonaise. La divulgation de ce secret défense avait donné lieu à des poursuites à l’encontre de Robert Mc Cormick, éditeur du quotidien. Fort heureusement, les Japonais ont ignoré cet article. Mais que serait-il advenu s’ils avaient pu réagir et changer leurs codes ? Sans doute, la guerre aurait duré bien plus longtemps et coûté bien plus de vies

Cet exemple prend aujourd’hui tout son sens : nous ne sommes plus en 1942. Le territoire américain est lui-même menacé. La société de l’information dans laquelle nous vivons ne laisse plus de marge à l’erreur. Le caractère même de la guerre a en effet été bouleversé. Par le passé, les armées se faisaient face à face sur un champ de bataille choisi par l’une d’entre elles et la connaissance des régiments de l’adversaire était ainsi, de manière générale, réciproque.

Mais aujourd’hui, l’ennemi est insaisissable et, désormais, la première de nos forces réside dans notre capacité à agir de même, à rendre nos services invisibles. De proche en proche, il est aisé de comprendre que la lutte contre le terrorisme est avant tout une bataille pour l’information, rendue plus difficile par l’accès généralisé à la technologie.

Dans ce contexte, certaines nouvelles peuvent être un signal fort envoyé aux adversaires des Etats-Unis, susceptible de rendre le pays plus vulnérable et le peuple plus exposé. Si les media défendent le peuple en l’informant, le font-ils encore en dévoilant les rouages et les failles éventuelles de la défense nationale ?

Il serait alors opportun de voir les media être invités à une plus grande retenue, comme le fit le Président John F. Kennedy en 1961, devant l’association américaine des éditeurs de revues:

«  Je demande à chaque éditeur et à chaque homme de media de la Nation de réexaminer ses propres standards, de reconnaître la nature du péril auquel fait face notre pays. En temps de guerre, le Gouvernement et la presse se sont de coutume alliés dans un effort fondé sur l’autodiscipline, afin d‘éviter de révéler à l’ennemi des informations non autorisées. A une époque où le danger est à la fois « clair et présent », les tribunaux ont estimé que même les droits fondamentaux du 1ier Amendement doivent céder face à la nécessité publique de la sécurité nationale ».

Heureusement, il n’est pas si rare de trouver des journalistes consciencieux, capables de rapporter des faits de la manière la plus responsable qui soit. Le Général Michael Hayden, ancien Directeur de la CIA, rappelait lors d’un événement récent de l’Hudson Institute qu’il était souvent possible de faire comprendre aux éditeurs le danger de la divulgation de certaines informations. Ainsi, le NY Times a su, fin 2008, faire preuve de la plus grande responsabilité en n‘évoquant pas une seule fois, pendant six longs mois, la prise d’otage en Afghanistan de David Rohde, un de leurs journalistes, jusqu‘à ce que celui-ci parvienne à s‘échapper.

Mais l’enquête du Washington Post a l’inconvénient de se placer dans une zone grise, à la limite de se voir classée défense, et cette zone grise peut s’avérer être pour certains un terrain de jeu. Comme l’envisage Gabe dans son ouvrage Necessary secrets, « les chiens de garde de la presse, constamment à l’affut de opérations secrètes du gouvernement, peuvent eux-mêmes être des agents en couverture, avec des objectifs ignorés du public ». La série d’articles du Washington Post lui donne raison.

En effet, Ira Stoll, éditeur de Futureofcapitalism et Vice-président du New-York Sun, est parvenu à dénicher des informations non divulguées par le Washington Post et qui manquent aujourd’hui cruellement dans les media. Il relève ainsi que William Arkin, un des deux journalistes en charge de cette enquête, a été conseiller pour Human Rights Watch, une ONG dont les rapports ont été souvent critiqués pour leur partialité. Auteur de plus d’une dizaine d’ouvrages sur l’armée et la défense nationale, Arkin a régulièrement défrayé la chronique. En 1985, il avait écrit un livre, Nuclear Battlefields, qui avait embarrassé l’administration Reagan en révélant, en pleine guerre froide, les emplacements des bases nucléaires américaines et étrangères. Plus tard, il milita pour Greenpeace International, concevant leur campagne visant à empêcher les essais nucléaires maritimes. Il écrit aussi pour The Nation, un journal qui s’auto-qualifie d’ « étendard de la gauche ».

Il n’est malheureusement pas toujours possible de juger un journaliste à ses seuls écrits; il se peut que l’analyse précède la recherche, que le militantisme dépasse l’objectivité nécessaire. En l’espèce, William Arkin est ce qu’on devrait appeler un « journaliste militant ».

En fin de compte, il apparaît primordial d’aller au-delà des apparences, d’avoir à l’esprit l’ensemble des informations pour mieux saisir que la Constitution n’est pas un pacte suicidaire, un projet libertaire qui n’admettrait aucune restriction à une Liberté, si fondamentale soit elle. En effet, la réalisation de la sécurité nationale et donc des Libertés passe par la compréhension qu’une société ouverte et démocratique se doit, pour subsister, d’apprendre à se fermer de temps à autres.

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