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Crise des relations internationales à l'âge du numérique

Kenneth R. Weinstein

C’est certain, la diffusion par WikiLeaks de plus de 250 000 dépêches diplomatiques américaines portera un coup à la diplomatie américaine, mais suivant une inflexion différente de celle que l’on peut trouver dans toutes les “unes” de journaux du moment.

Aussi déstabilisant que cela puisse paraître de lire les impressions personnelles des diplomates du président Nicolas Sarkozy, du premier ministre Berlusconi, des membres de la famille royale britannique, la plupart des révélations jusqu‘à maintenant ont eu la résonance de rumeurs de journaux à scandale. De telles affirmations de la part de leaders étrangers ne sont en effet pas surprenantes, et sont loin de constituer un scoop. En fin de compte, ces propos – comme il a été dit à Hillary Clinton, secrétaire d’Etat, au cours des douzaines d’appels d’excuses passés après la fuite à l’attention de ses homologues internationaux – ne sont pas pires que les affirmations étrangères des leaders américains et ces histoires ont de fortes chances de s’estomper rapidement.

Même l’annonce de réelles informations politiques a déclenché peu de surprise – peu, en effet, auront été choqués par la nouvelle que les Etats du Golfe sont de plus en plus nerveux concernant les plans nucléaires iraniens, ou que le gouvernement chinois était derrière la cyberattaque contre Google en 2009.

Nous avons appris que les leaders arabes ont activement encouragé les Etats-Unis à éradiquer le programme nucléaire iranien par la force. Eid Rifai, un Jordanien, est cité comme ayant dit à un fonctionnaire américain : “Bombardez l’Iran, ou vivez avec une bombe iranienne. Les sanctions, les carottes, les encouragements n’auront aucune importance.” Nous avons appris que la Corée du Nord a transféré la technologie nécessaire à la fabrication de missiles à l’Iran, et que la Syrie a armé le Hezbollah en utilisant les ambulances du Croissant-Rouge.

Bien sûr, beaucoup de ces points étaient déjà connus des grandes têtes de la politique étrangère. En fait, l’impact réel des WikiLeaks sera bien plus profond et bien plus persistant, à commencer par les conséquences à constater sur les communications diplomatiques internes. Les diplomates américains ont travaillé à constituer une culture sur la base d’une communication franche et directe, qui considère comme acquise la capacité à transmettre des informations à Washington et à nos ambassades tout autour du monde avec la conviction que celles-ci restent confidentielles. A présent, cette culture est entachée.

Sur le long terme, le principal dommage pourrait ne pas concerner les relations d’alliance des Etats-Unis – tout le monde est conscient, en effet, que les rencontres et les réceptions sur le circuit diplomatique sont suivies par des rapports directs de retour à la capitale – mais plutôt les moyens par lesquels les informations sont échangées, analysées et stockées, en passant par le gouvernement. Les diplomates de carrière seront, c’est certain, moins enclins à prononcer des affirmations spontanées.

Ces messages peuvent, en fait, être francs, parce qu’ils ne portent pas le sceau officiel d’une communication formelle du gouvernement. Les communications publiques, souvent ébauchées par comité, requièrent typiquement plusieurs couches d’autorisations et tendent à être délibérément anodines ou vagues. Les dépêches diplomatiques, elles, combinent de l’anecdotique mélangé à des données qui aident le gouvernement à avoir une meilleure appréciation de ce qui se passe réellement dans un pays donné.

Au bout du compte, cette analyse nous renseigne sur la manière dont les Etats-Unis négocient avec leurs alliés, sur les encouragements dont ils estiment qu’ils doivent faire l’objet de considération, ou sur les mesures nécessaires pour contrecarrer l’action ennemie.

La culture des diplomates américains est fondée sur les valeurs que sont la prudence et le consensus ; à présent, néanmoins, les diplomates vont être poussés à faire l’autruche par peur que n’importe laquelle des analyses ou rumeurs qu’ils avancent apparaisse dans les pages du Guardian, du Bild, ou du Monde.

Un autre effet à long terme aura des conséquences au-delà du simple cercle des diplomates américains : la peur que les fuites ne poussent les alliés des Américains à devenir de plus en plus renfermés. Comme nous l’avons appris, les nations arabes en particulier ont profité de la liberté d‘être hypocrites dans leurs affaires avec nous, dénonçant l’Amérique publiquement auprès des audiences à l’intérieur du pays alors qu’en parallèle, elles proposaient en privé leur soutien et leur assistance. Considérons le Yémen, par exemple, qui a pris ses responsabilités pour les attaques perpétrées à l’encontre de ses propres groupes radicaux par les forces américaines. De tels pays ont de fortes chances d‘être bien plus méfiants dans leur coopération avec les Etats-Unis.

Cette prudence va enrayer les opérations confidentielles du gouvernement, que ce soit le combat contre le terrorisme ou le narcotrafic, et dissuadera sûrement les dissidents étrangers de faire cause commune avec les Etats-Unis de peur d‘être exposés et rendus vulnérables. Les fuites vont aussi laisser une empreinte durable sur la coopération entre les différentes agences de renseignement.

Notre appareil de renseignement est le plus complexe et le plus financé au monde, avec seize agences autonomes et un budget d’environ 50 milliards de dollars. Le poste de directeur des renseignements nationaux a été introduit il y a moins de sept ans en réponse à la tragédie du 11-Septembre, qui aurait pu être évitée si les différents secteurs d’agences de renseignement américaines sur les affaires étrangères et domestiques avaient partagé leurs informations.

La réaction immédiate du département d’Etat à l‘épisode WikiLeaks a eu pour conséquence de couper ses liens avec le réseau de communications secrètes du département de la défense. Un tel événement représente le premier signe annonciateur de l‘érosion de la coopération entre agences qui ne tardera pas à arriver. Un retour à l’ancienne incohérence interne de la communauté des renseignements semble inévitable.

Les WikiLeaks ont donné froid dans le dos à tous les diplomates américains. Cet épisode risque d’asphyxier le monde complexe des négociations bilatérales et multilatérales en même temps, et d’affaiblir les efforts américains pour partager les renseignements contre le terrorisme. Le largage de WikiLeaks n’est pas une violation de telle ou telle loi ; c’est un acte hostile à l’encontre de notre sécurité nationale.

Enfin, cette affaire nous engage à réfléchir dans une perspective plus générale dans la mesure où elle révèle une crise de la diplomatie traditionnelle à l‘âge du numérique. De même que nos vies évoluent dans l‘ère du temps, le paysage diplomatique est en train de changer pour s’adapter aux nouveaux horizons qu’offrent Facebook et Twitter, à un monde où finalement l’information est omniprésente, facilitant la diffusion rapide au nom de la transparence.

Il est donc possible que la crise de WikiLeaks ne soit qu’un élément symptomatique de cette nouvelle ère, mais il n’en demeure pas moins que nos faiseurs de politiques publiques doivent s’adapter rapidement pour renforcer les réseaux formels et informels sur lesquels ils s’appuient.

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