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Le véritable Allan Bloom

Kenneth R. Weinstein

Depuis le décès d’Allan Bloom le 7 Octobre 1992, ceux d’entre nous qui le connaissaient et étudièrent avec lui ont ressenti sa disparition comme une blessure. Ravelstein, le roman de Saul Bellow basé sur Bloom, ouvre de nouveau cette plaie et fait ressortir un ensemble confus de sentiments. Mais Bellow a exactement raison quand il achève l‘écriture de son roman en écrivant, “Vous n’abandonnez pas aisément une créature comme Ravelstein à la mort.

Nous voyons en Abe Ravelstein notre professeur: un homme balbutiant, narrant des anecdotes incomparables, des plaisanteries grivoises en français, les routines de Mel Brooks et un aperçu de la condition humaine. Il est presque, au centimètre près, le Bloom que j’ai connu. La lecture de Ravelstein m’a ramené à l‘étudiant de premier cycle qui, manquant d’assurance, s’en allait frapper à la porte d’un appartement du Cloisters, pour être accueilli par Bloom, la fumée s‘échappant de ses narines, éclatant de rire pendant un appel téléphonique de Washington, alors que Paris attendait sur une autre ligne.

Les étudiants, surtout de premier cycle, étaient au centre de la vie de Bloom. LorsqueL‘âme désarmée [The Closing of the American Mind] devint un best-seller au printemps 1987 et que Bloom fut harassé de demandes d’entrevues et de discours, il n’a annulé aucune classe ou manqué le moindre rendez-vous quelque chose que d’autres professeurs s’empressent de faire. Cette année-là, j‘étais étudiant à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. (Bloom exhortait ses élèves à étudier en France, pour améliorer ou tempérer selon ce que nécessitait le cas leur appréciation de la démocratie libérale américaine.) Durant les vacances de Printemps, Bloom vint à Paris pour le lancement de l‘édition française de son livre. Il s’est adressé aux étudiants de l’Institut, soulignant l’absurdité qu’il ressentait à parler de sa propre écriture, alors qu’il avait passé sa vie à enseigner les livres des plus grands esprits du passé. Ensuite, nous sommes allés (comme toujours) au Café de Flore, avec les trois amis français les plus proches de Bloom: l‘économiste Jean-Claude Casanova et les politologues Pierre Manent et Pierre Hassner. Les trois d’entre eux demandèrent comment le livre de Bloom se portait en Amérique. Bloom leur demanda comment je me portais en France. Bloom se souciait de nous si intensément que nous sentions que nous n‘étions pas tant ses élèves que ses enfants.

Bloom était un « psychologue » au sens classique du terme: il a cherché à approfondir nos âmes tout en éduquant nos sentiments, à nous faire entrer en contact avec la grandeur, à nous faire prendre conscience de la transcendance. Aristophane, Platon, Shakespeare, Rousseau nous ont aidés à penser, à nous enseigner comment mener nos existences. Bloom se plaçait au centre par la seule force de ses observations. Quand il enseignait, il n’a jamais compté sur de vieux plans de cours. Il relisait toujours les textes, souvent aux premières heures du matin, prenant des notes et trouvant ainsi en chemin de nouvelles idées. Souvent, vous arriviez en classe pour apprendre que la phrase que vous aviez survolée était la clé de l’interprétation d’un passage particulier ou d’un livre.

Chacun des dialogues de Platon, comme Bloom le ferait remarquer en classe, constituait un ensemble ; chaque action et référence dans ces dialogues menait à un sens plus profond et compliqué. Dans la conversation, Bloom mâchait chaque mot qu’il prononçait.

Une de ses méthodes didactiques préférées était de vous demander votre opinion sur certaines mesures prises par une connaissance ou un personnage littéraire alors qu’en fait, ce qu’il faisait était de vous amener à une conscience plus profonde de vous-même. Les vérités qu’il enseignait à travers cette méthode indirecte, à la fois sur le caractère et les limites intellectuelles, étaient quelquefois trop douloureuses pour être partagées avec d’autres. Tenter d’affirmer son indépendance vis-à-vis de Bloom menait quelquefois à réaliser combien cette indépendance lui était due à l’origine.

En rapportant ces souvenirs, Ravelstein nous rappelle combien notre monde était plus riche avec Bloom comme maître. Néanmoins, le livre est radicalement incomplet. La vitalité intellectuelle de Bloom, qui a attiré à lui certains des plus beaux esprits en Amérique et en Europe, ne brille pas réellement. Pour comprendre Bloom pleinement, il est nécessaire de lire L‘âme désarmée, qui offre son jugement de l‘état de nos âmes, et L’Amour et l’Amitié, son voyage à travers l’antiquité classique, Shakespeare et la modernité, qui montre ce que nous avons abandonné au nom de la libération sexuelle.

Plutôt que de servir la pensée de Bloom, Bellow expose les habitudes pittoresques de l’homme, y compris son goût pour les produits de luxe. Bellow capte la manière dont cette avidité coexistait avec une « indifférence toute aristocratique aux choses matérielles », comme l‘écrivait un de ses anciens élèves. Bloom brulait régulièrement des trous de cigarettes dans ses cravates et ses chemises, renversait du café et de la soupe sur ses costumes sur mesure et de l’encre de plume sur ses meubles. Mais sans la compréhension claire que l’acquisition de cristaux Lalique ou de vestes Lanvin était une réflexion enjouée de son amour pour la beauté elle-même la beauté au sens de Platon, il est présenté dans Ravelstein comme un simple consommateur haut de gamme, un fat américain sur le faubourg Saint-Honoré.

S’attarder sur les virées de shopping à Paris de Ravelstein, comme le fait Bellow, risque de laisser l’impression que Bloom voyait cette ville comme un centre commercial duty-free. Au lieu de cela, elle était pour lui le cur défaillant d’une culture grande par le passé, l’endroit sur terre où les vestiges de la grandeur pouvaient être les mieux sentis. Une heure ou deux à flâner dans les rues en conversant avec Bloom vous apportait une plus intense sensation de ce monde perdu que des centaines d’heures de lecture sans mentionner une introduction vivante à l’uvre de Stendhal, Balzac et Rousseau. Ses jours à Paris étaient remplis par des discussions avec chacun, des chauffeurs de taxi et des employés d’hôtel à Raymond Aron et François Furet à lire, François Furet et la séduction du communisme.

Le principal égarement de ce livre est le fait que Ravelstein ait fracassé la dignité avec laquelle Bloom maintenait l’intimité de sa vie personnelle et, en tant que telle, engendre une reductio ad homosexualum de la pensée de Bloom, que celui-ci aurait détesté. La mort de Ravelstein du sida est particulièrement troublante. Bellow a récemment reconnu que Bloom n’avait jamais parlé avec lui d‘être atteint du sida ou du VIH. Pourquoi alors suggérer qu’il l’ait fait?

Allan Bloom était un homme extraordinairement complexe. Ravelstein présente un portrait émouvant de l’apparence de Bloom, en particulier le compagnon de table animé et turbulent. Mais, en omettant de présenter la vie de son âme jamais désarmée [« the life of his never-closed mind »], le roman ne peut capturer le véritable Allan Bloom ou la raison pour laquelle tant d’entres nous ont trouvé en lui l’enseignant qui a façonné nos âmes.

Article paru en mai 2000 dans The Weekly Standard, à l’occasion de la parution du roman de Saul Bellow, Ravelstein. Titre original: The Real Allan Bloom. A Memoir.

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