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Harvey Mansfield: comprendre et engager le politique

Kenneth R. Weinstein

Je voudrais parler de Harvey Mansfield comme éducateur, comme individu. Je pense que Bill Kristol 1et Mark Blitz2 ont, ensemble, rendu justice à son immense contribution comme savant, dans leur introduction à Educating The Prince, le premier volume de mélanges en son honneur, publié en 2000.

Qu’il suffise de dire que son étude de la politique, éclairée par la Philosophie, a permis de dévoiler davantage le caractère de la gouvernance partisane, du constitutionnalisme, de l’exécutif moderne, de la virilité  et c’est sans mot dire sur ses traductions extraordinaires de Machiavel et de Tocqueville.

Je pensais me concentrer sur lui comme éducateur.

Permettez-moi de commencer par dire que, contrairement à Bill Kristol ou Paul Cantor, je ne peux pas prétendre, comme nous autres Straussiens le disons souvent, avoir découvert naïvement Harvey Mansfield, alors que je n‘étais qu’un modeste étudiant de 18 ans.

Au lieu de cela, je suis venu à Harvey Mansfield comme l’ont fait tant d’autres, comme Joel Schwartz3 ou Alan Levine4, grâce à mon professeur de premier cycle, le défunt et profondément regretté Allan Bloom, un ami très cher de Harvey Mansfield et un co-conspirateur de celui-ci dans l’effort destiné à corrompre, par l‘étude philosophique, la jeunesse de son époque.

Une grande partie de ma vision de Mansfield a été façonnée par mes études antérieures avec Bloom et avec un de leurs élèves le merveilleux Nathan Tarcov5, mais pas de manière si explicite.

Alors laissez-moi vous dire brièvement ce que j’ai pris de ces deux grands maîtres, en concluant par un accent sur Mansfield.

J’ai appris d’Allan Bloom à aimer les grands ouvrages et j’ai vu les mondes qu’ils pouvaient ouvrir, en particulier la primauté de la vie philosophique que ce soit dans Platon, Shakespeare, Aristophane et Rousseau, et leur pertinence pour la vie que l’on pourrait mener.

Ceux d’entre vous qui n’ont pas eu la chance d‘étudier avec Bloom peuvent en avoir un aperçu par son incroyable ouvrage, L‘âme désarmée [The Closing of The American Mind].

Bloom était un Professeur très différent de Mansfield Allan a toujours été très psychologue, au sens grec : il se souciait profondément de la psyché, des âmes de ses élèves, de leurs goûts en matière de musique, d’art, de vêtements, ainsi que de leur propre caractère personnel.

Il n’y avait pas d’interaction en demi-teinte avec Bloom. Toute interaction portait le caractère d’un dialogue platonicien. Vous aviez à prendre du recul et à demander quelle était la véritable intention de l’auteur, en l’occurrence Bloom : vous quittiez la pièce en suspectant que la conversation que vous veniez d’avoir à propos d’un personnage littéraire ou d’une question philosophique n‘était pour celui-ci qu’un prétexte afin de vous apprendre quelque chose sur vous-même et, souvent, quelque chose plutôt désagréable sur vos propres limites philosophiques.

Mais si ces interactions étaient douloureuses, elles ont pu permettre, plus souvent que non, à ceux dont la bonne fortune a été de croiser Bloom, de voir la profondeur des choses, alors que nous n’aurions pu en voir que la seule surface.

Passer de la tutelle d’Allan Bloom à celle de Harvey Mansfield a marqué un changement majeur dans mon existence.

Pour commencer, alors que j‘étais étudiant, l’interaction avec le texte, et si ce n‘était pas celle avec nos amis et nos parents, sont passées par l’intermédiaire de Bloom.

Avec Mansfield, j’ai appris, dans un certain sens, à compter « sur mes propres armes et sur ma propre habileté » (NDLR: le chapitre 6, Le Prince Machiavel). En bref, nous nous attachions au texte, et nous ne projetions pas notre propre monde sur celui-ci mais devions, à la place, compter sur nous-mêmes afin d’en percevoir la profondeur.

Mansfield, sans conteste, offrait les plus magistrales des conférences. Ses cours brillants et passionnants étaient, comme Bloom l’admettrait volontiers, immensément attrayants, à un niveau d’analyse philosophique et de synthèse, et d’un éclat surpassant de loin ce que Bloom lui-même aurait pu présenter.

Pour être sûr, nous les étudiants diplômés, qui étions assis au fond de la classe, prenions des notes abondantes, en partie parce qu’il était impossible de digérer immédiatement ce que Mansfield prononçait ses conférences survolaient nos esprits tant que nous ne retournions pas à celles-ci, pour les étudier, et apprendre véritablement à apprécier le génie qu’elles contenaient.

Nous autres étudiants qui siégions au fond de la salle, prenant douloureusement de longues notes, ne manquions pas un seul mot, et étions bien trop empressés à répéter les analyses de Mansfield, même si nous ne les comprenions pas, tout en les accompagnants de ses gestes élégants.

J’ai senti la perte de la présence immédiate et intermédiaire de Bloom d’innombrables façons le doute sur soi-même, le doute sur l’entreprise philosophique, doutes incités le plus honnêtement du monde par les présentations puissantes de Mansfield sur Nietzsche comme antidote à Socrate, antidote qu’il rejetait mais présentait néanmoins dans sa plus grande richesse, bien avant que je ne comprenne que sa manière aimable, indirecte et sans prétention m’avait influencé, d’une façon dont je n’avais pas totalement eu conscience.

Bloom insistait largement sur les hauteurs de la vie du philosophe, avait un mépris à peine caché pour ce qui est bourgeois.

Mansfield, au contraire, avait une appréciation profonde de la vie philosophique, accompagnée cependant d’une compréhension aristotélicienne, tirée directement desPolitiques, de la façon par laquelle le politologue, à l’esprit philosophique, pouvait avoir un intérêt direct à l’amélioration des régimes de son époque.

Si j’ai pris de Bloom la primauté de la psyché, des anciens, de Socrate, j’ai appris de Harvey tout en conservant ceux-ci, à les tempérer, par sa propre appréciation de l’importance de l’innovation profondément moderne en politique et d’Aristote.

Je suppose pouvoir dire avoir appris de Bloom la possibilité de la plus haute aspiration de l’homme, la vie philosophique, mais peu au sujet du régime américain, et sa fondation institutionnelle et philosophique sur laquelle elle est fondée, à la fois classique et moderne.

Le premier cours de Harvey Mansfield que j’ai suivi fut un séminaire d‘études supérieures, « Gouvernement 2080 », sur le constitutionnalisme libéral. Ce séminaire, dans lequel nous lisions des sélections d’Aristote, Hobbes, Locke, Montesquieu, ainsi que certains scientifiques contemporains politiques comme M.J.C. Vile, au nom inoubliable n’avait rien de la poésie des séminaires d‘études supérieures de Bloom sur Rousseau ou Flaubert (certainement, j’aurais plus tard un aperçu du propre sens poétique de Harvey Mansfield, lors de ses conférences magistrales sur La Mandragore de Machiavel, Par delà le Bien et le Mal de Nietzche ou sur les travaux de jeunesse de Karl Marx sur l‘être des individus) mais ce séminaire m’a ouvert à quelque chose de beaucoup plus pertinent une préoccupation philosophique sur la façon, uniquement intentionnelle, par laquelle le gouvernement représentatif libéral a surgi, en réponse aux défis des monarchies faibles, de l’intolérance cléricale, de la volonté ecclésiastique à diriger.

Si j’ai appris de Bloom un scepticisme sain envers la philosophie politique moderne et un mépris total pour l’entreprise connue sous le nom de science politique, Mansfield m’a appris à prendre très au sérieux celle-ci, car elle s’avère être au cur des véritables défis politiques auxquels nous avons été confrontés aujourd’hui tout en dévoilant, d’une manière véritablement analytique, leurs limites.

L’excellence de Mansfield, qui se raréfie aujourd’hui, à déchiffrer les auteurs Hobbes, Locke et Spinoza, éclairée en partie par sa lecture solide de Machiavel des auteurs qui ont cherché à promouvoir des changements profonds à un moment de grande intolérance m’a apportée une immense perspicacité, que je n’aurais jamais eue autrement. Elle a façonnée mes propres intérêts de recherche, vers le début de la philosophie politique moderne et la naissance de l’Etat libéral.

Le génie de Mansfield était tel que, lorsque je rencontrais des difficultés à interpréter Pierre Bayle, le philosophe du début des temps modernes sur lequel j’ai écrit ma thèse, il parvenait, en quelques minutes de lecture attentive, à découvrir davantage sur cet auteur et sa méthode d‘écriture que je n’y étais parvenu en plusieurs mois.

Je dois plus à Harvey que je ne pourrais jamais le reconnaître dans un bref exposé comme celui-ci. Permettez-moi de conclure en soulignant que son modèle est celui du politologue qui transcende la politique, mais qui est prêt à engager le politique.  Ce modèle nous parvient directement du concept énoncé par Aristote dans sa Politique.

Le Prince apprivoisé, le seul ouvrage traduit en Français de Harvey Mansfield. Deux de ses articles ont par ailleurs été récemment traduits par Le Bulletin d’AmériqueLa dégradation de la démocratie moderne et Virilité et morale.

Texte adapté des remarques prononcées à la Fondation nationale pour les humanités, à l’occasion de la remise de la conférence Jefferson pour les humanités, la plus haute distinction pouvant être accordée par le gouvernement américain à un intellectuel.

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