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L'influence turque dans la Libye post-Kadhafi

Kenneth R. Weinstein

L’Algérie vient d’accorder l’asile à Kadhafi. Comble de l’ironie, son gouvernment a déclarél’avoir fait « pour des raisons humanitaires ». En fait, au-delà de l’absurde de certaines déclarations, la guerre libyenne dévoile le comportement ou la vision de nombreux Etats-nations, face au Printemps arabe bien entendu, mais aussi de manière plus globale. Ainsi, entre une doctrine Obama timorée, le courage diplomatique du tandem Sarkozy-Cameron et le recul de l’Union européenne, la Turquie a, elle, souhaité rattraper le terrain perdu. Sans doute est-il nécessaire de s’en inquiéter.

Une intervention de l’OTAN « non profitable» ?

Après avoir considéré en mars que l’intervention de l’OTAN serait « totalement non-profitable » et que l’alliance n’avait « rien à faire » en Libye, Erdogan a accepté en mars — à contrecœur, — l’envoi d’un sous marin près des côtes libyennes, dans le cadre de l’embargo, sans pour autant participer aux frappes aériennes.

Maintenant, Ankara fait tout son possible pour s’attirer, tardivement, les faveurs du Conseil National Transitoire. Se précipitant à Benghazi, Ahmet Davutoglu, le Ministre des affaires étrangères turc, a demandé à l’ONU de débloquer les actifs libyens afin de « répondre au plus vote aux besoins financiers urgents du CNT.» Donnant 100 millions de dollars en liquide à celui-ci, il a prévu 200 millions d’aide supplémentaire avant de plaider pour un rôle accru des Nations Unies dans le pays et la poursuite des opérations des forces de l’OTAN jusqu‘à ce que « la sécurité soit entièrement assurée.»

Les intérêts turcs sont en effet considérables dans ce pays. L‘évacuation de plus de six cents ressortissants par Ankara dès les premiers jours du conflit libyen, avait donné un aperçu des nombreux projets turcs dans ce pays. La réalité est plus importante encore : on y dénombrait près de 180 firmes, principalement dans le secteur de la construction. 25.000 employés turcs étaient présents en Libye avant le début de la guerre civile. 950 millions de dollars avaient été investis par les sociétés turques, qui détenaient aussi 100 millions de dollars et 1,4 milliards d’arriérés de paiement.

Les liens entre les deux pays avaient de surcroît dépassé le stade des simples accords commerciaux ou diplomatiques : Erdogan avait ainsi reçu, en décembre 2010 le «prix Kadhafi international des droits de l’Homme».

Ankara craignait ainsi que sa proximité avec le régime de Kadhafi n’en vienne à menacer ses intérêts — comme l’absence d’officiels turcs aux premières rencontres entre les représentants de l’alliance et le CNT avait pu le laisser penser. Aujourd’hui, Erdogan est sans doute parvenu à assurer l’avenir des relations entre les deux pays. Mais devrait-on craindre ce retour du régime d’Ankara?

Les craintes que font naître l’influence d’Ankara

Comme l’envisage mon collègue Hillel Fradkin, dans un récent article paru dans Current Trends, « il est devenu clair que l’exercice du pouvoir par l’AKP justifie davantage de peurs que d’espoirs ». En 2002, le parti de Recep Tayyip Erdogan obtenait 34% des suffrages exprimés et la majorité au Parlement, avant que celui-ci ne devienne, en 2003, Chef du Gouvernement. Son pouvoir s’est accru lors des élections de 2007, lorsque cette majorité devint plus importante encore, grâce à 47% des suffrages exprimés. La conséquence première fut un détournement progressif de l’Occident, alors qu’une tradition séculière et une participation à l’OTAN faisaient de la Turquie une exception porteuse d’espoir au Moyen-Orient.

L’Adalet ve Kalknma Partisi a été fondé en 2001 sur les vestiges d’anciens partis, quelquefois radicalement islamistes, comme les partis Refah et Fazilet. La politisation croissante d’une population devenue urbaine dans les années 90 et ayant accédé à la classe moyenne a permis son accession au pouvoir. Les réformes en faveur du libre marché et la remise en cause des institutions de l‘élite kémaliste – notamment l’armée – ont pu voiler des revirements inquiétants et sans doute n’est-il pas abusif d’y voir les prémisses d’une « révolution néo-ottomane »1. Non dépourvu de liens avec les Frères musulmans, l’AKP éloigne désormais la Turquie de la Démocratie libérale – dont ce parti n’a jamais, d’ailleurs, véritablement accepté les principes. J‘évoquais l’année dernière le changement drastique de la politique menée par Erdogan, entre refonte des programmes scolaires, valorisation des madrasas, entorses à la liberté des minorités religieuses, poursuite en justice des quotidiens jugés trop critiques et rapprochement avec l’Iran, évidemment aux dépens d’Israël.

D’ailleurs, aujourd’hui même, Davutoglu a annoncé que la Turquie expulsait l’ambassadeur de l’Etat hébreu, pour protester contre le rapport de la Commission d’enquête des Nations Unies sur la flotille de Gaza. En mai 2010, neuf militants pro-palestiniens turcs, qui cherchaient à briser le blocus, avaient trouvé la mort lors d’un affrontement sur le Mavi Marmara. Plus d’un an plus tard, l’ONU, habituellement bien peu indulgente à l‘égard d’Israël, en est venue à reconnaître le blocus, remarquant l‘« excessivité » de l’usage de la force mais aussi et surtout que « de graves questions se posent à propos de l’attitude, de l’identité véritable et des objectifs, » que leur entreprise était « imprudente » et que leur résistance fut « organisée et violente».

Une réconciliation entre la Turquie et Israël s‘éloigne ainsi et cet événement particulier ajoute aux craintes de voir le pays s’affirmer comme une puissance radicalement anti-occidentale.

De proche en proche, le flou entoure son impact sur le Printemps arabe et les nouveaux gouvernements. Alors que la Libye est à la croisée des chemins, sans doute serait-il vain d’attendre de la Turquie une influence en faveur d’un rapprochement avec l’Occident ou d’une plus grande stabilité.

[1] A lire notamment « AKP’s New Turkey », par Ehud Toledano, in Current Trends in Islamist Ideology, Volume 11, pp 40-62.

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